Salam,
Dans le forum sur les appréciations des articles soumis à la publication, Si Bouayad avait émis quelques remarques et suggestions dans son commentaire sur l’article « Un islam sans coeur n’est qu’imposture » . J’avais laissé de côté ses deux premières remarques en promettant d’y revenir. Et comme promis, j’y reviens, en partie puisque je ne me rappelle plus du deuxième point.
Je suis un peu long à la détente, mais mieux vaut tard que jamais.
Ta remarque, Si Mohamed, sur le choix des termes peut paraître à première vue assez accessoire, mais dans le fond elle lève le voile sur une question beaucoup plus importante qui, si on la néglige, pourrait avoir des conséquences imprévues.
La forme d’un discours n’est pas moins importante que le fond. Le fond tient de la forme. Le discours prend aussi sa force dans la langue qui le véhicule. C’est comme une oeuvre d’art qui prend encore plus de valeur si elle est taillée dans une matière précieuse. Forger et articuler un discours impose une réflexion fondamentale sur la terminologie employée, en tant que terme mais surtout en tant que concept, car certains vocables sont chargés de plusieurs sens, certaines formules sont porteuses de toute une vision. Comment traduire des expressions telles que « Jound Allah », « Quaoumah » ou « Jihad » en ne se fiant qu\'à ses connaissances linguistiques ou en s\'appuyant sur des dictionnaires ? Nous arriverions à des expressions maladroites qui seraient évocatrices pour le profane d’attitudes agressive et belliciste, ce qui n\'est aps le cas.
D’abord, il faut prendre conscience des limites de la traduction en elle même. Il n’y a pas à faire mentir le proverbe italien : \"Traduttore, traditore\" (un jeu de mots signifiant Traduire c\'est trahir).
Et c’est vrai ! Il est plus facile de construire directement un texte en français que de le traduire de l’arabe. C’est un exercice qui est difficile en soi et qui peut-être périlleux si la compétence n’est pas au rendez-vous ; encore que la maîtrise des deux langues ne suffit pas à elle seule pour traduire des textes pragmatiques. Il faut y adjoindre la mobilisation des notions non-formulée mais présentes de manière latente dans le texte ou l’acquisition de connaissances par une recherche ciblée qui dévoile l’étendue des concepts utilisés, ainsi que l’emploi des éléments d’information dans ce qu’il y a à traduire. Ces notions, connaissances et informations non linguistiques sont ce que la Théorie du Sens désigne sous les termes de contexte ou bagage cognitif
Puis, la mise en ordre de ces éléments linguistiques et non linguistiques se fait par un travail sur la logique : logique d’une idée, logique d’un texte, voire de l’auteur.
Plus spécifiquement, la question soulevée est comment transposer des notions telles que « Ihsane, Sohba, Tou’ada, iqtiçâd, mihaj, khilafa minhâjiya, annawaadhime athalât…. » en restant fidèle au sens initiale ainsi qu’en préservant toute la charge et la puissance de ces termes et formules. Quoi qu’en en dise « franchir l’obstacle » ou « gravir la pente » n’ont pas le même impact ni la même portée que « Iqtihâm al ‘aquaba. » c’est peut être des traductions plausibles linguistiquement parlant, mais ils sont pauvres et bridés d’un point de vue conceptuelle.
J’entrevois trois pistes :
*La première est celle qu’a tu as relevé Si Mohamed, aligner plusieurs mots pour rapporter les différents sens. L‘exemple de jahilia qui devient violence-ignorance est assez parlant. Mais la marge de manœuvre est assez réduite, car pour un mot polymorphe, polysémique et pluridimensionnelle tel que la racine de « quaama » forte de sept niveau de compréhension, on se trouve vite limité. Ou de même que « ihsane » qui n’est pas que spiritualité, qui n’est pas que perfection, qui n’est pas que bienveillance à l’égard d’autrui, qui n’est pas que bienfaisance, qui est tous cela et encore plus, notamment la plus haute strate dans le cheminement. C’est cet aspect global qui se trouve occulté. Ce n’est plus un mot-clé autour duquel s’articule tout une vision et le discours qui en découle, mais une litanie de mots égrenés avec plus ou moins de bonheur ; ce qui il est vrai, rapproche la compréhension mais fait perdre toute la « force de frappe » du terme contenue dans la formulation en arabe.
La deuxième piste : j’ai souvenir que sidi Abdessalam a gardé comme tel le terme « Jahilia » dans « la révolution à l’heure de l’islam », puis il l’a expliqué en le paraphrasant. C’est l’une des solutions qui me paraît les plus appropriée. Il y a tant et tant et de mot français d’origine arabe, rien n’empêche d’apporter notre contribution à la langue française. Par exemple pour la zakat, ce terme commence à s’imposer de par lui même. Certains la traduisent par aumône légale, ce qui est faux. D’autres par taxe islamique ce qui est partiellement vrai, et Tariq Ramadan sauve la mise avec sa formule heureuse « impôt social purificateur » qui englobe les trois dimensions de la zakat.
Maintenir le formulation initiale des appellations est une force en soi, elle permet d’énoncer le signifiant, et de s’étaler sur le signifié.
La troisième piste : c’est l’utilisation de néologisme de sens. La néologie de sens consiste à employer un mot qui existe déjà et à lui donner un sens qu\'il n\'avait pas jusqu\'alors. Pour les informaticiens c’est un peu à la l’image des surcharges d’opérateurs en programmation orienté objet.
Par exemple, la véracité dans son entendement le plus courant est le contraire de mensonge, mais si on l’utilise pour parler de la vertu de Sidq elle se charge d’une dimension globale et exclusive à la fois. et elle devient le contraire d\'hypocrisie.
C’est aussi une issue au problème posé.
Quoi qu’il en soit, tout cela confirme la réalité du problème et le caractère impropre de la formulation française par rapport à la terminologie « Minhajique ». Et Sidi Abdessalam ne s’y est pas trompé quand il a dit que toute langue autre que l’arabe est incapable de véhiculer le message coranique.
Ce serait bien de pousser quelques frères et quelques sœurs à suivre une formation de traducteur. On en a grandement besoin.
Mais avant cela, il faudrait initier le débat et par l\'apport de chacun, on y verra plus clair.
J’espère que je ne me parle pas à moi-même et que ce n’est pas un monologue interactif.
Hatim
